mardi 14 juillet 2020

LES CONFINS DU MONDE


Indochine 1945. Un militaire s'extirpe d'une fosse de cadavres, tel un fantôme. Fantôme de lui même, perdu  sous la pluie, dans la jungle, sur un banc au cantonnement, devant les corps mutilés,  dans les boites de nuit ou lors des contacts virils.  Partagé entre vengeance, refus de l'autorité militaire, quête des assassins de son frère et passion amoureuse pour une jeune prostituée indochinoise, le visage en lame de couteau et les yeux bleus de Gaspard Ulliel sondent l'absurde barbarie de la guerre, le doute qui s'insinue que  seules apaisent les volutes d'opium.
Le réalisateur Guillaume Nicloux prétend qu'il ne filme qu'avec un scénario ténu se laissant mener au fil des jours par les aléas du tournage et du montage, s'en remettant à l'arbitraire. Ainsi selon lui, lors de la scène de la cage,  les trois Viet-Minh étaient réellement arrosés d'essence, face au militaire fumant sa cigarette. L'art on le sait est un mensonge.




lundi 6 juillet 2020

UN ÉTÉ AVEC RIMBAUD




Cet été partons sur les traces du roi Arthur. Ici pas de table ronde,  juste une trainée de poudre et quelques pierres précieuses laissées par le fugueur des Ardennes. Souvenons nous: "Je est un autre... long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens... comme je descendais des fleuves impassibles... c'est un trou de verdure où chante une rivière... un soldat jeune, bouche ouverte - tête nue et la nuque baignant dans le frais cresson bleu. Dort ". Cet été Sylvain Tesson nous donne rendez-vous du lundi au vendredi sur France Inter aux environs de 7h55 avec le génie précoce de la poésie. Pendant quatre petites minutes, le temps d'une saison, nous aurons 17 ans et retrouverons l'éternité. Quoi. L'éternité ? Mais oui... La mer allée avec le soleil ! Laissons nous embarquer pour Charleville et l'Abyssinie. Isabelle la catholique, Vitalie la mother, bouche d'ombre, l'adolescent aux semelles de vent, piéton de la grande route, voyant incandescent d'un siècle de charbon... tous se tiennent devant nous et nous illuminent.


DERNIER LONG MÉTRAGE FOR...



jeudi 18 juin 2020

ERMITE DE JARDIN



Aujourd'hui on appelle cela un "bullshit job" ou boulot à la con,  travail vide de sens qui mêle ennui, aliéniation, démission intérieure et occasionne  burn-out, bore out ou brown-out. Dans une curieuse boucle le néo-libéralisme a rejoint  le pire du système soviétique. Si la théorie a été élaborée par David Graeber en 2013, le concept ne date pas d'hier. Ce ne sont pas les larbins, porte-flingue, rafistoleurs, cocheurs de cases et petits chefs de tous secteurs et toutes époques qui me contrediront. Ainsi au XVIIIème siècle existait l'emploi d'ermite de jardin. L'époque fantasmait sur le renoncement aux biens terrestres. Dans les jardins à l'anglaise, vision d'une nature idéalisée, les nobles ou bourgeois, se payaient les services d'un pauvre bougre qui devait vivre en robe de bure dans un gourbi, se laisser pousser les ongles, ne côtoyer personne et lire quelques livres saints, moyennant le gîte et le couvert, exemptant ses employeurs de cette tache ingrate. Nain de jardin grandeur nature... Rien ne change sous le soleil.

ANNIFERFAIRE




dimanche 7 juin 2020

PROBLEMOS


En cette période de coronavirus, détendons nous et regardons pour la huitième fois "Problemos". Sur fond de ZAD et Nuit debout le film de Eric Judor  (Eric et Ramzi) co-écrit par Noé Debré et Banche Gardin fait du bien aux bronches.  Cette comédie grinçante  au scénario foutraque, évoque la société idéale bricolée par une bande de rescapés alternatifs, derniers témoins de l'humanité, coincés quelque part dans une clairière au bord d'une rivière. Le film devenu culte n'a pas marché à sa sortie en 2017. Dommage... Dans la communauté, l'utopie se grippe un poil, la CNV (Communication Non Violente pour les non-initiés) prend une claque dans la gueule, les gags pleuvent. La "putain de pandémie" ne tient pas ses promesses et le monde d'après ressemble furieusement à celui d'avant. Bon, je vous laisse ça va commencer.  "Il est à vous le 4x4 gris ?" "Chamane le mec"... Je ris déjà.

lundi 4 mai 2020

A VAVA INOUVA


Un chanteur, une chanson peuvent emporter vos vingt ans dans la tombe. Idir (de son vrai Hamid Cheriet) et son chant berbère "A Vava Inouva" sont de ceux-là. Mes vingt ans se sont envolés du côté du Djurdjura, dans les rues en pente de Tizi-Ouzou, d' Ain El Hamman, de Fort National, s'accrochant à l'écorce des cèdres de Lalla Khedidja, des chênes liège plongeant dans les eaux d'Azeffoun, dans les yeux d'Ulysse et le ventre des sirènes de Tigzirt. Quel sentiment de liberté en arrivant à Alger au début des années 80. La coopération offrait alors cette incroyable chance.  Quelques années plus tard, le passage à l'âge adulte était consommé. En France Mitterrand avait tué le socialisme, en Algérie nos amis kabyles s'inquiétaient des barbus, la décennie noire se préparait, Sabine et Balavoine s'écrasaient du côté de Bamako. Je n'ai pas eu 20 ans dans les Aurès, mais 25 en Kabylie. C'est si loin...
"Je t'en prie père Inouva, ouvre-moi ta porte / Txilek elti yi n taburt a Vava Inouva / O fille Griba fais tinter tes bracelets Ccencen tizeggàtin-im a yelli Griba / je crains l'ogre de la forêt..."


lundi 27 avril 2020

DESSINER



Dessiner - Un des grands plaisirs oubliés de l'époque, comme l'art d'écrire. Celui là vient de loin, du fond des âges, des environs de Lascaux et des traces dans l'argile, la main reliée à l'oeil, l'oeil relié au cerveau, le coeur à distance. Pas de dessin d'après nature sans analyse. Pas de couleurs sans sensations, sans choix ni prise de risques. Dans votre besace de vagabond ou de solitaire confiné, des outils de pauvre:  un carnet, une feuille, quelques plumes, crayons, encres ou boite d'aquarelle, précieux compagnons du silence, remèdes essentiels à l'ennuiPablo, Vincent, Auguste, Francisco, Corbu, Cabu, Calvo... sont là. On les tutoie. Les doigts inventent le paysage, la femme nue, les deux chevaux dans le pré, la rue qui monte, le mot qui enflamme. La tache se fait mouche ou bourgeois au parapluie... En architecture, le gribouillis précède l'idée, la fait naître, et prend sa revanche sur l'image virtuelle aseptisée, parfaite et fabriquée. Paradoxe: vous voilà redevenu rare grâce à une spécialité délaissée. Pour être dans le coup. Soyez démodés - dessinez...



samedi 25 avril 2020

CHRISTOPHE



Le vieux dandy de Juvisy-sur-Orge s'en est allé dans un hôpital en Bretagne. L'air marin n'est pas toujours vivifiant pour les bronches. Chanteur Yéyé, puis chanteur à minettes, il aura bercé les premiers émois amoureux d'une génération. Ah, les mots bleus ! Mais plus intéressant Christophe aura su prendre le virage créatif. Look de vieux lion et voix cristalline revendiqués, ses trois derniers  albums sont aussi les plus beaux. Véritable testament "Comm' si la terre penchait" "Aimer ce que nous sommes" et "Vestiges du chaos" sont des écrins qui renferment des pépites. L'univers sonore réinventé se sert du déclin des corps, de la solitude, du vide à venir pour composer un opus original, pansement au pressentiment qui ronge... Si la grande vieillesse est souvent un naufrage, ce qui la précède peut être un accomplissement. Le dernier des Belivacqua en aura fait la preuve avant de rejoindre les paradis perdus. 
Mon fils m'a reproché de ne pas avoir écrit un texte lors de sa disparition. Il faut toujours écouter ses fils...

mardi 14 avril 2020

LA VIE D'ARTISTE


La plupart des peintres, dessinateurs, écrivains, graphistes, sculpteurs et plasticiens... vous le diront. Le confinement imposé ne change pas grand chose à leur vie. Confinés d'ordinaire du fait de leur activité, face à leur toile, leur page blanche, leur ordinateur, leur sellette... ils rencontrent au quotidien peu de monde. Seuls les visites aux amis, les apéros ou expositions  sont interdits depuis un mois, mais  les réseaux sociaux, le téléphone, les films et vidéos ou les promenades solitaires pallient à ce manque. Armés contre l'ennui qui fait partie de leur ordinaire, ils vivent sans trop de dommage cette introspection forcée pouvant même entrevoir cette parenthèse comme une période de liberté, et ce malgré l'absence totale de subsides... 
Etrange paradoxe d'un exil social rendu visible.

PS: Qu'en est-il des musiciens dont la pratique passe par la répétition, le concert, le boeuf ...? Je l'ignore. Les compositeurs s'en sortent sans doute mieux. Petit rappel: les plasticiens sont exclus du régime de l'intermittence et donc sans ressource durant cette période.

dimanche 5 avril 2020

REQUIEM POUR UNE PANDÉMIE


Peut-être le franc-maçon Mozart a t-il écrit cette oeuvre pour lui même? Toujours est-il qu'il ne l'a pas terminée... Joseph Eybler et Franz Xaver Sübmayr s'en sont chargés. La mise en scène de Raphael Pichon et Romeo Castelluci nous offre une version saisissante de son requiem. C'était à Aix en 2019. C'est sur Arte concert aujourd'hui. Tandis que s'égrènent sur le mur les noms de centaines d' espèces,  animaux, peuples, villes, religions, bâtiments, oeuvres d'art.... disparus -comme un rappel de l'irrémédiable et du gâchis parcouru; des choristes jeunes et moins jeunes offrent des tableaux spectaculaires -entre vision chrétienne et fête païenne, entre ode à la vie et terreur de la mort, entre danse folklorique et ultime danse macabre. Une vieille femme est engloutie dans son lit, une fillette maculée de pigments est suspendue sur un mur, un garçonnet joue au ballon avec un crâne, de jeunes parques dansent... La blancheur immaculée du plateau de scène initial, redressé, souillé par la terre, les peintures et déjections se mue en une immense toile putride. Hommes et femmes sont nus. Tableau final. 
Pour les latinistes - "requiem" est la forme à l'accusatif de requies qui signifie repos. Accusatif: le ton convient aussi à l'humanité qui malgré son génie, envisage et programme sa propre disparition et la destruction systématique du monde. Prenons soin de tout et de tous, de nos proches et de notre environnement avant que le gouffre ne nous engloutisse à notre tour, dans une facultative "dies irae" et un "lacrimosa" général. Bon post pour un dimanche de confinement, non?